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À vos frigos

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De la culture dans mon assiette (3/3)

15 juillet 2020 | Par Eva Murith
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La culture de l’alimentation : entre religion, idéologies et traditions nationales : l’espace, le temps, notre histoire et les valeurs que nous portons construisent notre rapport à l’alimentation. Si les articles précédents de ce dossier portaient des questionnements quant à nos constructions personnelles, nous allons traiter ici d’un trait culturel systémique présent dans de nombreuses sociétés industrialisées.
 
Les yeux plus gros que le ventre : Culture globale de l’abondance
 
C’est Noël, et mon grand-père devant l’amas de cadeaux greffé sous le pied d’un sapin protubérant me regarde les yeux ébahis et me rappelle, comme chaque année, «qu’ « à notre âge il avait une belle orange ». À une époque lointaine où les cadeaux ne s’achetaient pas sur Amazon, et où les produit voyageaient moins vite, l’orange évoquait le luxe : c’était un bien unique, précieux, qu’on ne gâchait certainement pas.
 
Remontons un peu le fils du temps : nous voilà juste avant la Seconde Guerre mondiale, en France et l’alimentation est régie par la frugalité. La pénurie et le manque nous rendent très attentifs à ce que nous avons.
 
Le temps passe et nous voilà en 1960, devant l’ouverture des premières grandes surfaces. Avec elles disparaît progressivement le rituel de l’orange qui n’est plus un luxe, mais devient, comme Eric Birlouez la qualifierait, « un bien de consommation abondant, accessible au plus grand nombre et standardisé, auquel on ne prête plus guère attention »[1].
 
Alors, la marchandisation de la nourriture (autrement dit, la déconnexion de la consommation et du travail), peut-elle être l’une des causes du gaspillage alimentaire ?
 
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Du rythme de vie au rythme des villes
 
L’urbanisation bouleverse profondément notre façon de vivre : déconnectés des moyens de production de tout ce qui compose nos vies, nous sommes aussi loin de la terre qui nous nourrit. Nous attrapons une poignée de haricots verts comme nous appuyons sur un interrupteur pour faire briller une lumière : souvent, sans aucune conscience des moyens nécessaires pour que l’on puisse manger ou s’éclairer.

Cette déconnexion et ce manque de connaissance influencent nos façons de (sur)consommer : nous sommes plus enclins à gaspiller des ressources bien plus précieuses que leur facilité d’accès voudrait nous faire croire.
 
En plus de reposer largement sur l’infrastructure pétrolière et de nous faire perdre en autosuffisance alimentaire, la distance parcourue par les aliments réduit la valeur attribuée par le mangeur à sa nourriture, on ne connaît plus l’identité de nos aliments : d’où ils viennent, qui les a produits et comment, ce qu’ils contiennent, etc. Et ainsi, le fait de ne pas avoir produit soi-même ses aliments ou de ne pas connaître les personnes qui les ont produits les rend finalement presque … « gaspillables »[2].
 
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L’invisible nuisible
 
Mieux conserver nos aliments, gérer la chaîne de production de manière plus efficace, investir dans la recherche et le développement d’outils technologiques permettant d’optimiser le transport et l’entreposage : c’est dans la technique que nous recherchons les moyens de réduire les quantités que nous gaspillons. Bien souvent, ces techniques sont porteuses de réussites, nous réduisons effectivement. Mais pourtant, le gaspillage alimentaire n’est pas moins grand dans les pays industrialisés, aux techniques développés. Bien au contraire, les pays qui ont le plus de techniques jettent davantage (et comble du paradoxe, ils jettent une nourriture elle-même importée des pays moins industrialisés). Il semblerait que pour réussir à réduire, quelque chose manque au cœur du progrès technologique. Une chose impalpable qui s’inscrit dans l’essence même de notre culture alimentaire.
 
Escroquer la culture ou apprendre à la déconstruire ?
 
Mechaal Al-Kharashi, un saoudien s’est intéressé au gaspillage alimentaire dans son État, qualifié en tête de file des plus grands gaspilleurs mondiaux. Il a alors réalisé que c’est au niveau culturel qu’il fallait travailler. Signes de générosité et d’hospitalité, les plats somptueux et copieux font partie intrinsèque de la culture alimentaire saoudienne. Pour pallier à la culture d’abondance présente dans l’alimentation de son pays, Mechaal Al-Kharashi a créé des assiettes bombées au centre pour donner l’impression d’opulence[3] tout en permettant d’en mettre moins dans les assiettes.
 
Cet exemple démontre combien cette culture alimentaire peut-être ancrée dans nos mœurs et présente un obstacle à une éventuelle remise en question : au lieu de changer profondément et collectivement notre rapport aux aliments, nous en venons à utiliser la technique pour « gruger » la culture.
 
Cultiver la frugalité
 
Faire des assiettes trompe-l’œil, débattre sur les dates de péremption, supporter la redistribution à des associations d’aide alimentaire – qui nous laisse parfois croire que les personnes y recourant sont des citoyens de seconde catégorie n’ayant pas le droit de choisir les aliments qui les nourrissent et devant se contenter des aliments rejetés du système – et oublier, au milieu de tout ça, une question pourtant fondamentale : celle de notre rapport à la nourriture.
 
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De la pénurie à l’abondance, du luxe ressenti en tenant une orange au dilemme présenté par le choix entre 175 vinaigrettes, l’effondrement du coût économique de nos aliments nous en a fait oublier leur importance pourtant vitale. Nous gaspillons aujourd’hui des biens qui, somme toute, ont peu de valeur à nos yeux.
 
Il semble finalement que le gaspillage soit le coût de la liberté : nous achetons des possibilités de consommer. En nous affranchissant de la rareté de nos biens, des contraintes matérielles qu’un monde aux ressources finies nous offre, nous nous sommes acheté la liberté de pouvoir choisir. Une liberté pouvant pourtant nous conduire à la paralysie un mercredi soir planté là, devant 230 variétés de soupes. Barry Schwartz nous expliquera[4] que le choix comporte un paradoxe : celui de nous laisser supposer que l’augmentation constante des possibilités maximise notre bien-être, alors qu’avoir à choisir en permanence peut devenir frustrant voire, épuisant.
 
La recherche et les avancées technologiques sont importantes pour réduire le gaspillage alimentaire. Nous ne le remettons pas en cause. Toutefois, cette bataille ne se terminera jamais si nous n’accompagnons pas ces progrès de questionnements systémiques. Le gaspillage alimentaire, ce n’est pas juste chez nous, c’est un système entier de surproduction qui lui donne la possibilité d’exister. Pour lutter contre ça, nous devons développer une nouvelle culture de l’alimentation, à la fois à l’échelle individuelle et collective : redonner de la valeur à ce que nous mangeons en consacrant plus de temps aux repas et en légiférant sur la durée des pause-déjeuners au travail. Renouer avec le plaisir de goûter, de manger et de partager en valorisant la cuisine et l’art de la table. Ce n’est pas compliqué et c’est, à mon humble avis, pour notre plus grand plaisir. La deuxième étape sera sans aucun doute de reconquérir les connaissances théoriques et appliquées de nos aliments : leur histoire, leur vie, la façon dont on les cultive, et pourquoi pas  rencontrer et saluer chaleureusement les personnes qui les cultivent… Pour moins gaspiller, réenchantons notre alimentation, rapprochons-nous en et prenons le temps de la comprendre : ne mangeons pas pour vivre, mais vivons pour manger.
 
 
Merci à Madeleine pour sa relecture scrupuleuse et ses conseils d’exceptions
 
 
Références :
 
Eric BIRLOUEZ, « On gaspille ce à quoi on n’attache pas ou que peu de valeur », en ligne : https://www.lemonde.fr/economie/article/2019/09/29/eric-birlouez-on-gaspille-ce-a-quoi-on-n-attache-pas-ou-que-peu-de-valeur_6013517_3234.html
 
Eric BIRLOUEZ, Bulletins de l’ILEC, Question de culture – Numéro 485, 17 décembre 2019, en ligne : https://www.ilec.asso.fr/article_bulletin_ilec/13969.
 
Agence France Presse : « Face au gaspillage, des Saoudiens rusent pour changer leur culture alimentaire », 2019, reportage en ligne : https://www.youtube.com/watch?v=9ej2CV_Ajh4. Voir aussi au sujet : France Info : “Arabie Saoudite : une assiette innovante pour réduire le gaspillage alimentaire” : https://www.francetvinfo.fr/sante/alimentation/arabie-saoudite-une-assiette-innovante-pour-reduire-le-gaspillage-alimentaire_3747539.html
 
Barry SCHWARTZ, Le paradoxe du choix, 2007. Voir aussi  la conférence TED en ligne : https://www.ted.com/talks/barry_schwartz_the_paradox_of_choice?language=fr-ca
 
[1] Eric BIRLOUEZ : « On gaspille ce à quoi on n’attache pas ou que peu de valeur », en ligne : https://www.lemonde.fr/economie/article/2019/09/29/eric-birlouez-on-gaspille-ce-a-quoi-on-n-attache-pas-ou-que-peu-de-valeur_6013517_3234.html
 
[2] Eric BIRLOUEZ, Bulletins de l’ILEC, Question de culture – Numéro 485, 17 décembre 2019, en ligne : https://www.ilec.asso.fr/article_bulletin_ilec/13969.
 
[3] Agence France Presse : « Face au gaspillage, des Saoudiens rusent pour changer leur culture alimentaire », 2019, reportage en ligne : https://www.youtube.com/watch?v=9ej2CV_Ajh4. Voir aussi au sujet : France Info : “Arabie Saoudite : une assiette innovante pour réduire le gaspillage alimentaire” : https://www.francetvinfo.fr/sante/alimentation/arabie-saoudite-une-assiette-innovante-pour-reduire-le-gaspillage-alimentaire_3747539.html
 
[4] Barry SCHWARTZ, Le paradoxe du choix, 2007. Voir aussi  la conférence TED en ligne : https://www.ted.com/talks/barry_schwartz_the_paradox_of_choice?language=fr-ca



Experte de la lutte contre le gaspillage alimentaire

Eva Murith

Fascinée par la nourriture, Eva est également captivée par le pouvoir de mobilisation induit par celle-ci. Pour cette raison, elle contribue à la protection de cette précieuse ressource en agissant dans la réduction du gaspillage alimentaire. Elle a cofondé Preserve, un organisme qui accompagne cette réduction dans le secteur de l'hôtellerie, la restauration et les institutions.

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