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Récit d’une expédition de 100 canots et kayaks pour protéger le fleuve Harricana

13 septembre 2019 | Par Rodrigue Turgeon
À ne pas manquerPorteur d'espoir

Récipiendaire du prix Porteur d’espoir 2019 du Jour de la Terre, en collaboration avec ENvironnement JEUnesse le réseau des Établissements verts Brundtland, Rodrigue vous propose ses récits pour le suivre tout au long de l’année. Depuis son plus jeune âge, Rodrigue tire la source de sa fierté d’Amossois à même l’eau de sa ville natale. Diplômé en droit et sciences de la vie de l’Université de Sherbrooke, il s’implique bénévolement pour la protection de l’esker Saint-Mathieu-Berry, en Abitibi. Ses actions concrètes pour l’environnement sont nombreuses et il vous en livrera une petite partie !


Juste du bonheur

Un mois.

C’est pas mal tout ce que ça nous aura pris pour passer de l’idée au rêve devenu réalité.

Près d’un mois plus tard, je crois que je n’en suis toujours pas revenu tellement c’était trop beau pour être vrai. Mais, bien au-delà du bonheur de vous partager cette succession d’événements extraordinaires, j’espère surtout que la narration de l’histoire agira en vous à la manière d’une bougie d’allumage réalisatrice de projets fabuleux. Sans blague, je ne saurais souhaiter plus sincèrement que chacun.e d’entre nous éprouve un jour cette formidable sensation que de voir une idée bienfaitrice pour la planète prendre vie.

Ça motive, ça donne confiance, mais surtout, ça permet de rencontrer des personnes extraordinaires, de redécouvrir des pans cachés de nos proches sous leurs jours les plus inspirants. Tout ça, dans le sourire et la joie de vivre. Assurément, on ne pourrait songer à mieux comme coffre à outils pour affronter la crise climatique.

Une idée aussi folle que simple

Alors voilà. Dans notre cas, l’idée en question, vous l’aurez deviné par ce titre assez limpide, c’était d’organiser une descente en canots et en kayaks sur l’Harricana d’environ 17 kilomètres à partir d’Amos, en Abitibi, afin de témoigner de l’opposition de la population à un projet de construction d’un immense pipeline qui menace ce fleuve majestueux.

Le clou de la journée consistait en un Grand rassemblement sur le quai d’arrivée, au pied d’un sublime pont couvert.

Il ne nous restait qu’à espérer que le beau temps soit de la partie… Je vous rassure tout de suite, on a eu droit à la plus belle journée de l’année.

©Isabelle Hayeur
©Isabelle Hayeur

En réponse à une grande menace

Il y a quelques mois à peine, la population de l’Abitibi apprenait que la compagnie Gazoduq inc. désirait faire passer de force son immense projet de pipeline de 782 km à travers le territoire du Québec, dont l’Harricana.

L’Harricana, c’est un fleuve sauvage (et non une rivière) d’une immense beauté prenant sa source à Val-d’Or et traversant l’Abitibi, en passant par Amos, jusqu’à la Baie James sur plus de 550 kilomètres, faisant de lui la deuxième plus longue voie navigable au Canada.

La compagnie en question cherche à approvisionner une usine de gaz naturel liquéfié (le projet Énergie Saguenay) et un terminal maritime où des super-méthaniers chargeraient le gaz naturel liquéfié pour l’exporter vers les marchés étrangers via le fjord du Saguenay et le fleuve Saint-Laurent.

Très rapidement, je crois important de souligner que plus de 180 scientifiques, médecins et experts en matière climatique, en sciences de l’environnement et en biologie provenant de toutes les universités de la province ont publié une lettre ouverte affirmant que « ce projet contribuerait à aggraver » la crise climatique et l’urgence écologique de notre planète. Il nous faut également insister sur le fait que le gaz naturel non conventionnel tel que visé par ce projet, contrairement aux apparences, n’est pas une énergie de transition puisqu’il s’agit en presque totalité de méthane, un gaz à effet de serre 84 fois plus nocif sur une période de 20 ans que le CO2.

Un peu de planification pour beaucoup de coups de main

Aux premiers abords, ça peut avoir de l’air impressionnant, se lancer dans l’organisation d’une telle aventure. Mais si je vous la conte, c’est précisément pour propager le message que rien n’est impossible et que rien ne peut arriver à la hauteur de nos volontés, et que c’est encore plus facile d’y arriver en groupe, ensemble.

Aussitôt imaginée, cette idée folle s’est très rapidement transformée en projet de toute une communauté. Des liens dorénavant indéfectibles se sont instantanément tissés entre des dizaines, voire des centaines de personnes de tous les horizons qui se sont reconnus dans le projet et qui ont formulé le souhait d’y contribuer à leur manière.

Je pense à mon directeur d’école secondaire, Alain Albert, qui n’a pas hésité une seule seconde à nous prêter gratuitement 10 canots, 20 rames et 20 vestes de flottaisons avec la remorque pour les transporter. Même chose avec Alexandre Nadeau et la compagnie de fabrication de canots Abitibi&Co, qui nous a aussi passé huit autres canots et mis à notre disposition deux guides expérimentés, gratuitement. Même affaire avec André Mowatt de la Première Nation Abitibiwinni et son fier organisme Bercé par l’Harricana, contribuant gratuitement à la hauteur de sept canots, 14 rames et 14 vestes. Je pense aussi à mon professeur d’anglais de sixième année du primaire, Dany Pomerleau, devenu depuis directeur de l’école de foresterie qui nous a prêté, encore gratuitement, un autobus pour faire la navette du retour. Je pense à l’ami de mon père et chef de police de Pikogan, Gerry Mapachee, qui nous a passé son camion, gratuitement, toute la fin de semaine pour déplacer le matériel et les embarcations à gauche à droit. Je pense à au moins 30 autres personnes pour des services tout aussi cruciaux et sans frais, mais vous aurez compris que l’espace ici me manque pour toutes les remercier chaleureusement.

Ce qui mérite aussi et surtout d’être souligné, c’est le débarquement massif de gens extraordinaires de toutes les régions de la province qui ont essaimé à quelques jours de préavis pour venir prêter main forte dans les derniers préparatifs. Tout ce beau monde se passe de présentations, sachant qu’ils et elles se reconnaissent déjà et commencent sérieusement à être à boute que je les remercie d’accorder à leurs existences une si grande place à la générosité et à l’amour de la nature. Bref, dans le temps de le dire, nous étions rendus une quinzaine de tentes plantées tout autour de notre chalet familial de l’extrême Nord abitibien. Une guérilla de protectrices et protecteurs de la Terre. Des gens qui ont humblement et fièrement tout donné leurs temps et leurs énergies, pis à peine dormi, pour passer ensemble de l’idée au rêve.

J’ai vu un chapiteau s’ériger à partir de raboutages de corde, d’arbres entiers et de planches récupérées. J’ai vu quatre draps blancs devenir, en moins de deux heures, moins bannière qu’œuvre d’art. J’ai vu 40 sandwichs préparés comme par enchantement. J’ai vu du monde inventer des chansons militantes et se pratiquer à la guitare dans le fond d’un champ jusqu’à l’aurore.

Mais surtout, tout au long de cette préparation, j’ai vu des sourires, des accolades ; j’ai aussi entendu des éclats de rires, des remerciements. J’ai senti l’amour de se créer un espace commun pour faire notre part pour la planète.

©Isabelle Hayeur
©Isabelle Hayeur

L’expédition

Donc, pas besoin de vous dire que la chimie était au rendez-vous le jour de la descente en canot. L’idée devenue projet concret se transformait à mesure sous nos yeux en véritable réussite sur toute la ligne.

Nous qui pensions à l’origine parvenir à rassembler une dizaine d’embarcations, nous n’en sommes toujours pas revenus du décompte final frôlant les 100 canots et kayaks. Tout près de 200 personnes, sinon plus.

Pas d’incidents, juste six heures de bonheur.

Merci encore à toutes vous autres, de partout en Abitibi, au Québec et même de l’Ontario, d’avoir incarné l’esprit qu’on souhaitait rendre à notre mobilisation : harmoniser la nécessité de protéger la nature et le plaisir de reconnecter avec elle tout en tissant de solides amitiés.

Voici comment s’achève le récit de cette expédition pour la protection de l’Harricana qui fut plutôt celle d’une formidable leçon de vie : pour insuffler le rêve, ouvrons les bras aux gens qui partagent nos aspirations et aux autres , puis laissons-nous guider vers notre objectif commun en s’assurant de préserver plus que tout notre joie de vivre.

Même si c’était la première fois dans l’histoire qu’une telle descente prenait place à Amos pour la protection de l’Harricana, nous n’avons certainement rien accompli qui n’avait pas de précédent. Ce récit euphorique, c’est aussi celui de tous les autres projets à avoir déjà vu le jour au nom de la protection de l’environnement, de notre planète. C’est aussi le vôtre que vous vous apprêtez à créer avec vos proches et les membres de votre entourage. Ces gens avec qui vous partagez les plus intenses sentiments d’amour, de partage et de don de soi, au point de vous ouvrir ensemble aux autres qui voudraient bien embarquer dans vos plans de génie.

J’suis certain que vous savez déjà ce que vous souhaiteriez accomplir intimement pour sauver votre environnement immédiat, votre rivière, votre ruelle verte, votre jardin collectif, votre sentier en forêt et par conséquent, notre belle planète. Osez en parler, dites-le à voix haute, libérez-vous de ce bonheur accessible, laissez-vous porter par vos ambitions, pis ça va y aller tellement facilement que vous n’en reviendrez même pas vous-mêmes. Autant que j’en reviens toujours pas de notre descente sur le fleuve Harricana.

©Isabelle Hayeur
©Isabelle Hayeur

Kitci mikwetc

Je voudrais simplement terminer le récit de cette formidable aventure en prenant la peine de remercier mes ami.e.s Anicinabek d’avoir répondu si positivement à mon invitation et d’avoir bien voulu occuper une place centrale au cœur de l’événement en y allant avec toute votre profondeur d’âme, votre respect de la nature et des gens, et votre spiritualité inspirante.

Je vous revois souvent en songes pagayer en si grand nombre de sourires sur Nanikana, votre voie principale. Kitci mikwetc à Steeve, chef de Long Point First Nation, pour avoir fait six heures de route pour nous accueillir à l’arrivée. Les sages paroles de Tom prononcées au départ et à l’arrivée résonnent encore dans mon cœur. La fierté dans le regard d’Anna pour avoir préparé Moz (orignal), Nika (outarde), Name (esturgeon) et banik pour plus de cent personnes avec sa fille, Annick, ça me suivra toute ma vie. Tout ça, et bien plus encore, me donne la certitude que la prochaine fois, on s’y prendra encore de la même manière, ensemble.

Kitci mikwetc kakina
(merci beaucoup tout le monde)

©Isabelle Hayeur
©Isabelle Hayeur

Crédits de la photo en couverture ©Isabelle Hayeur.



Porteur d'espoir 2019

Rodrigue Turgeon

Depuis son plus jeune âge, Rodrigue tire la source de sa fierté d'Amossois à même l'eau de sa ville natale. De retour en Abitibi, diplômé en droit et sciences de la vie de l'Université de Sherbrooke, il s'implique bénévolement au cœur d'une large mobilisation citoyenne dédiée à la protection de l'esker Saint-Mathieu-Berry, menacé notamment par un controversé projet minier. Ses actions concrètes pour l'environnement ne sont pas nouvelles : au secondaire, il met un terme au recours des ustensiles jetables dans la cafétéria de son école. Durant son passage à l'université, il s'engage dans de nombreux comités voués à la protection de l'environnement et fonde la Solidarité étudiante contre les oléoducs, conduisant l'université à s'engager dans la voie du désinvestissement des énergies fossiles.

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